Aurélie Chamerois revient sur le chemin parcouru entre journalisme et entrepreneurariat.
Aurélie est journaliste. Elle a co-fondé un média à Barcelone il y a 15 ans, avec juste une idée de radio et zéro plan de financement. Aujourd’hui, Équinoxe Magazine est la référence des Français de Barcelone et s’étend à Madrid. J’ai voulu comprendre comment on construit un média qui dure.
Au départ, il n’y avait pas de plan. Juste une envie
Comment une radio française est née à Barcelone sans réelle stratégie.
En 2011, Aurélie et ses deux associés sont journalistes radio. Ils veulent créer une radio à Barcelone, pas forcément comme activité principale, mais comme projet “passion”. C’est quelqu’un d’extérieur qui leur dit « une radio française, c’est une bonne idée » qui oriente le projet. Coup de chance bien saisi.
À l’époque, il n’existe pas de groupe Facebook de Français à Barcelone. Pas de communauté en ligne, pas de point de rencontre. Juste une librairie française et un groupe de théâtre. Ils ne savent même pas combien de Français vivent dans la ville.
Leur stratégie de communication pour trouver leurs premiers auditeurs ? Ajouter un par un tous les Français de Barcelone repérés sur les réseaux. “C’est comme ça que ça a commencé. Pas de budget, pas d’agence, pas de stratégie de croissance. Juste de la débrouille, à la main.” admet Aurélie.
Ce qui a vraiment fait décoller Équinox, c’est une crise
Quand l’actualité locale devient un accélérateur de confiance et de croissance.
Pour Équinox, le vrai tournant, c’est le référendum d’indépendance catalan de 2017. Deux mois de couverture non-stop, sept jours sur sept, pour expliquer la crise à un public français installé à Barcelone qui cherchait à comprendre ce qui se passait dans sa rue. Toute la rédaction sur le pont pour suivre l’actualité en temps réel. Et l’audience a suivi.
« C’est là qu’on a vraiment construit la confiance qu’on a encore aujourd’hui », dit Aurélie. Avec du travail, sur le terrain, au bon moment. Le Covid a fait pareil quelques années plus tard : besoin massif d’information locale en français, Équinox était là.
Le SEO a accompagné la croissance, travaillé de manière naturelle depuis le début, ce qui leur a évité les pénalités Google quand les algorithmes ont commencé à sanctionner les pratiques artificielles. Bonne pratique ou bonne intuition ? Les deux, probablement.
Le flop : une cagnotte à 100 euros par an
Pourquoi les lecteurs fidèles ne deviennent pas toujours des contributeurs.
Équinoxe est 100 % gratuit. Le modèle repose à 80-90 % sur la publicité privée. Les subventions ? Quasi inexistantes. Equinox ne coche pas les cases : ni assez français côté territoire, ni assez catalan côté langue. Résultat, très peu d’aides publiques, quelques lignes de la mairie et de la province, pas de quoi changer la structure financière.
Le plus gros flop avoué par Aurélie : une cagnotte via le Syndicat de la presse indépendante française, qui rapporte aujourd’hui 100 euros par an. Pas faute de lectorat fidèle, mais faute de communication. « On n’a jamais su l’expliquer, le mettre en valeur. Le message ‘on est indépendant, aidez-nous’, ça ne se connecte pas. »
Et l’IA dans tout ça ?
Automatiser les tâches répétitives sans perdre l’essentiel : la qualité éditoriale.
Depuis un an environ, Équinox utilise l’IA pour les tâches sans valeur ajoutée : retranscrire des interviews, analyser des données, reformater des notes de terrain. Et surtout pour le titrage. Ils ont développé un agent maison qui génère 5 à 6 versions de chaque titre, optimisées pour des usages différents : SEO, Google Discover, réseaux sociaux, angle empathique. Ils ne retiennent pas toujours l’une d’elles, mais ça structure le brainstorming et fait gagner du temps.
Pour la recherche d’information, Aurélie reste prudente. « Ça demande encore des recherches sur les recherches. » La menace réelle n’est pas nouvelle : comme Internet à ses débuts, l’IA risque de noyer le web sous des contenus peu fiables, de fragiliser les droits d’auteur et de rendre la course à la visibilité encore plus impitoyable. Sa réponse : construire une identité éditoriale solide et un lien de confiance réel avec les lecteurs. Le journalisme qui durera, ce sera celui qui aura une communauté, pas juste une audience.
Le conseil qu’elle aurait aimé recevoir au départ
Derrière chaque média indépendant, il y a aussi une entreprise à faire tourner.
Si Aurélie devait donner un seul conseil à quelqu’un qui veut lancer un média aujourd’hui, ce serait : « Prends des cours d’entrepreneuriat. » Elle-même a suivi une formation de gestion d’entreprise des années après le lancement, via le Syndicat de la presse indépendante. Parce qu’un média, c’est d’abord une entreprise. Et les journalistes qui en lancent un n’ont souvent aucune idée de comment ça fonctionne côté business.
15 ans plus tard, Équinoxe s’étend à Madrid. Nouvelle ville, nouvelle sociologie de la communauté française (plus mélangée, moins centrée sur les cercles expat barcelonais), nouveaux annonceurs à convaincre. Le même pari qu’en 2011 : partir d’une audience réelle, construire la confiance, tenir dans la durée. Nous leur souhaitons la même réussite qu’à Barcelone !